Dimanche 17 mai 2020

Ciel bleu. Vent léger. Soleil haut. Trois grilles en fer. Des tombes très serrées autour d'une petite église en pierres rénovée. Des pavots de Californie se sont ressemés partout où ils ont pu, apportant au décor des éclats orangés vifs. De vieilles sépultures en granit, ceinturées de clôtures en fer, des tombes plus modernes avec incrustations de photos et d’illustrations. Des personnes qui ont trop peu vécu, d'autres longuement et je l'espère heureusement.

Parmi elles, désormais, mon père, dans un caveau de béton surmonté d’une petite plaque avec son nom. Je suis un peu sidérée devant cette nouvelle demeure grise. Les marbriers feront leur travail plus tard.

J'ai pris avec moi les fleurs en papier, la bougie, les bâtons d'encens. C'était une évidence, a posteriori, qu'il fallait les conserver, que ce petit recueil ne pouvait pas finir sur une étagère.

Je m'assieds sur une marche. Ma mère s'installe à ma gauche. On regarde la mer. Il fait si beau.

On reste en silence, assises côte à côte.

Bonjour papa.

Je gratte plusieurs allumettes avant de réussir à enflammer le lumignon. Retire quelques petits cailloux. Cherche où planter les deux bâtons d’encens.

Je suis enfin là.

J'allume les bâtons grâce à la bougie. Je garde en main les fleurs que j'ai réunies en bouquet, cherchant du regard comment les poser. J'espérais trouver quelque chose autour duquel les enrouler.

Ça n'a pas été facile de venir tu sais. Je suis désolée de ne pas avoir réussi avant. J'ai bataillé tout ce que j'ai pu, mais tout était plus fort que moi.

On reste en silence, assises côte à côte, dans la légère fumée de l'encens. Mes doigts s'agitent sur les tiges en fer vert. Je commence par la pivoine et ajoute en quinconce les deux anémones puis deux coquelicots.

Je suis désolée de ne pas être venue te dire au revoir. Je comprends que tu n'aies pas pu m'attendre. Je ne t'en veux pas.

Ma mère se lève, va regarder les tombes et les fleurs qui nous entourent. Je continue à tresser avec la rose puis les renoncules.

Des voitures passent pas loin. Je ne suis plus trop habituée à ces bruits. Les encens s'éteignent.

J'ajoute les coquelicots blancs.

J'entortille ma petite guirlande de fleurs autour du pied de la plaque à son nom. Sa taille me permet de la faire légèrement remonter du côté droit.

Ma mère revient et se rassied.

  • C'est joli ?
  • Oui.
  • Je peux laisser ça comme ça ?
  • Bien sûr.

J'essaie de faire une photo, je n'arrive pas à composer avec le soleil haut, le béton et la matière réfléchissante de la plaque. J'aurais aimé être en mesure de lui offrir autre chose que des symboles en cendre et en papier.

Il y a quelques voiles sur la Manche. Je ne savais pas qu'il était de nouveau autorisé de sortir en mer.

  • Le lumignon s'est éteint.
  • C'est qui, la Madonna della Rose ?
  • C'est la mère de la consolation et des affligés, à qui la Sainte Vierge est apparue à San Damiano, en Italie.
  • Qui t'a donné cette bougie ?
  • Une personne de retour de pèlerinage là-bas, que j'avais aidée à s'orienter à Paris. Je l'ai gardée en pensant que je saurais quoi en faire un jour.

On cherche des petits cailloux blancs pour lester le lumignon afin qu'il reste en place malgré le vent. Je l'abrite derrière la plaque nouvellement fleurie. L'ombre de l'église commence à s'étendre vers nous. Les pavots de Californie se referment jusqu'à demain matin.

Au revoir papa.