Balade

- On voit bien le Havre aujourd’hui.

Nous marchons côte à côte. Il porte un vieux chapeau de pluie noir délavé qui, me semble-t-il, a toujours été dans le bac de la portière de chaque voiture qu’il a conduite. Quelques mèches souples et grises sur son visage amaigri. Il a relevé le col de son manteau sombre pour protéger sa nuque.

- Oui. Tu penses que le porte container au large en repart ou en revient ?

Les pointes de ses pieds buttent sur le revêtement de la promenade. Il pivote face à la mer. Mon regard s’arrête sur ses deux petites jambes maigres qui flottent dans un jean un peu trop ample. Il scrute l’horizon.

- Il repart.

Une rafale de vent s’écrase dans son dos et le bouscule un peu. Il semble profiter de cet élan pour avancer de nouveau. Il a la démarche saccadée d’un échassier.

- J’espère que le vent ne va pas faire s’envoler mon chapeau.

Je passe doucement mon bras sous le sien, essayant d’avoir l’air plus affectueux que protecteur. « J’espère surtout que le vent ne va pas faire s’envoler mon papa », me dis-je.

- Si ton chapeau s’envole, hé bien, on courra après lui.
- Oui, voilà. On ira courir sur la plage.

Il sourit. Malgré les années de maladie qui ont marqué ses traits, il a toujours ce beau sourire franc qui illumine ses yeux foncés d’un éclat doré, précieux et rassurant. Quand il a ce visage-là, l’enfant en moi se sent invincible.

- Quand j’étais petit, au bout de la promenade, il y avait une aire de jeux pour enfants. Et il y avait, ces… cages, faites de barres de métal qui formaient les arêtes de cubes superposés. Qu’est-ce que j’y ai passé comme temps !

J’ai du mal à l’imaginer faisant le zouave dans une cage à écureuil. Sa réserve de taiseux m’empêche de me le représenter la tête à l’envers, en cochon pendu. C’est idiot. Je me souviens bien que nous chahutions lorsque j’étais petite, ma mère ne se baignait jamais avec nous car elle avait en horreur les éclaboussures provoquées par nos jeux aquatiques. Quelle force il avait pour me projeter si facilement, si loin !

- Mes muscles commencent à se raidir. Quand je commence à piétiner comme ça, je dois me forcer à lever les pieds, mais c’est vraiment difficile.
- Tu dis « raidir », tu veux dire, comme une crampe ?
- Oui, comme le début d’une crampe.
- Tu veux qu’on fasse demi-tour ?
- Non, on fera demi-tour au niveau de Patou.

Je le regarde. Il avance difficilement. Ses foulées semblent moins évidentes. Ses pas sont plus courts. La pointe de ses chaussures butte à chaque fois sur le sol. Il se concentre sur ses mouvements en silence. Arrivés devant le restaurant fermé à cette époque de l’année, il s’arrête et effectue de petits huitièmes de pas, comme un pantin bizarrement articulé, jusqu’à faire demi-tour. Je prends de grandes bouffées de cet air qui me manque tant à Paris. Le vent est à présent contre nous. Face aux rafales, il semble lutter à chaque enjambée.

- Si on fait abstraction du vent, c’est une belle journée. À l’abri, on pourrait se croire au printemps.
- On a même eu des étés plus frais !

Je ne sais pas ce que les promeneurs que nous croisons pensent lire de nous, mais j’aime la tendresse de leurs sourires et la bienveillance de leurs regards. Ça n’a pas toujours été le cas. On juge vite les personnes dont le pas incertain donne l’impression de tanguer. On chuchote à leur passage. « Si c’est pas malheureux… » … « Y’en a qui boivent pas que d’l’eau ! » … « Quand même, c’est un peu tôt ! »… J’avais envie leur arracher leurs rictus dédaigneux, de leur plonger le nez dans leur médiocrité, espérant que cela laisse une tache indélébile humiliante. Évidemment je n’en ai rien fait. On n’attire pas l’attention dans ce genre de cas : peut-être n’a-t-il jamais entendu ces vipères, trop concentré sur les gestes à faire, les muscles à contrôler pour simplement être debout et marcher. Ce qu’on ne sait pas ne peut pas nous faire de peine, hein ?

- Oh, mon chapeau !

Je fais quelques pas, le ramasse, le secoue et le lui tend. Il le saisit sans hésitation et le visse à nouveau sur sa tête, un léger sourire aux lèvres.

- Tu devrais t’acheter un manteau comme le mien, avec une capuche bien confortable qui ne risque pas de s’envoler.

Bien sûr, il est souvent déprimé. Bien sûr, il souffre dans son corps, dans sa tête, chaque jour. J’ai le sentiment qu’il a parfois la tentation d’abandonner. Mais il est toujours là, physiquement et mentalement, malgré les pronostics alarmants assénés par les médecins.

- C’était une chouette balade.

Alors moi, je prends tous les moments qui sont à prendre et je garde espoir.


Commentaires

1. Le samedi 15 février 2014, 17:34 par Charlotte

Exactement comme ça, c'est beau...
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(Et merci aux trooperz qui courent derrière le chapeau au coin de mon écran!)

2. Le lundi 17 février 2014, 20:36 par Nuits de Chine

Prendre chaque pas, chaque jour, chaque mot comme une victoire sur le néant. Il ne gagne que si nous abandonnons.

3. Le mardi 18 février 2014, 10:22 par Eulalie

Charlotte, merci :)

Nuits de Chine, il est malheureusement des combats qu'on ne peut mener pour les autres.

4. Le samedi 7 juin 2014, 17:49 par philippe

Courage à vous deux !