Anonymes, 7

Il est juste devant moi à la caisse de ce petit supermarché. Le temps a sévèrement marqué son visage. Je lui donne une bonne cinquantaine d'années. Ses rides et les crevasses de ses mains sont remplies de poussière noirâtre. Il sent fort l’alcool, la transpiration et l’aération du métro parisien. Ses habits élimés sont trop grands pour son corps vouté.

Il compte avec application sa monnaie, puis, arrivé son tour, donne sa bouteille de vin au caissier. Poli, il le regarde et lui dit

« Bonjour Monsieur ».

Le caissier, jeune homme aux joues encore enfantines, le toise sans un mot et crache le prix.

Le clochard lui donne l’argent et le remercie quand il lui rend la monnaie. Il va pour partir lorsque le caissier, méprisant, lui lance :

« Et vous devriez arrêter de boire. C’est mauvais pour la santé. »

Le clochard se retourne, le regarde et lui demande doucement :

« Dis moi, mon garçon, tu as quel âge ? »

Le caissier réplique dans un souffle :

« 19 ans, et je vois pas le rapport ».

Le clochard serre les dents.

« J’ai 20 ans de plus que toi. On verra ce que la vie aura fait de toi, dans 20 ans. Je te souhaite pas de descendre aussi bas. Mais on verra ce que sera devenue ta belle morale, une fois que tu auras vécu un peu, une fois que tu te seras pris des coups, une fois que tu te seras frotté aux connards, dans 20 ans. »

Au moment de passer la porte, il ajoute « Et j’emmerde la police ! » et franchit le seuil en se marrant.

Commentaires

1. Le vendredi 6 novembre 2009, 00:19 par Pseudo

Bonsoir.
A croire que les caissiers sont élevés dans les trains.
Je crois aussi que je vais me mettre à surveiller mes paroles en présence des blondes. Eulalie rôde peut-être.
Bonne nuit et bises.


Je rôde, à l'affut, mes écouteurs dans les oreilles, sans la moindre musique, juste pour qu'on ne prête pas attention à moi ni à ses paroles, et PAF ! Je note. Hinhinhinhin.
2. Le vendredi 6 novembre 2009, 02:53 par Moukmouk

Il aurait pu être très bien habillé, peigné, manucuré, et sourire en montrant des dents parfaitement blanches tout en ayant le foie et le cerveau encore plus détruit par l'alcool. juger les autres ne conduit qu'à mettre en évidence sa propre bêtise.


Tout à fait, et pour le coup, sa bêtise crasse a bien été mise en évidence.
3. Le vendredi 6 novembre 2009, 08:37 par Uaithne

En plus il voulait juste faire un bourguignon ... je veux dire quoi mince on est en France !


Yep, un bourguignon pour une fête déguisée :)

Joli tableau Miss Lalalilala ... ça fait toujours autant de bien :)


Merci !
4. Le vendredi 6 novembre 2009, 09:13 par Buno

Bonjour Melle Eulalie, cela faisait longtemps que je n'avais pas depose un commentaire ici, et je dois dire que j'apprecie toujours autant le ton et la qualite d'ecriture des billets.


Merci !

Par rapport a cette situation, je me dis : Quelle violence ! Quelle violence dans les propos du caissier ! Car finalement, ce manque de respect est juste gratuit. On n'est pas en presence d'un debat d'idee, d'un reglement de compte ou d'une bagarre, mais juste de quelqu'un qui rabaisse l'autre sans se poser la question de l'impact de ses mots. Un simple "bonne journee monsieur" aurait tellement ete plus profitable pour les deux.


C'est que le bien être de son voisin ne préoccupe pas grand monde. Peut-être ce jeune imbécile cherchait-il maladroitement à donner un conseil. Mais effectivement, cette scène a été violente si on se situe sur le plan émotionnel.

Bonne journee Mademoiselle Eulalie.


Merci, et bonne fin de journée, et bon week-end :)

Bruno

5. Le vendredi 6 novembre 2009, 09:40 par Olivier

Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie !
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour !

C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole ;
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

Baudelaire a écrit ce poème, Le vin des chiffonniers. La revanche ultime. Car jamais, JAMAIS, Baudelaire n'aurait eu l'idée d'écrire un poème à la gloire d'un caissier. :)


Merci Olivier ! :)
6. Le vendredi 6 novembre 2009, 11:34 par callisto

Gloups. Ça fait mal. J'en ai une boule dans le ventre. Ma mère m'a raconté une scène du même genre : à la caisse du supermarché, se trouvaient d'une part de jeunes étudiants bourges, d'autre part un jeune ouvrier qui installe le tramway à Angers, couvert de poussière, venu acheter son repas de midi : "Fallait travailler, à l'école !", qu'ils lui ont dit les jeunes bourges en rigolant. Tu imagines !


Détestable ! On dirait un affreux épisode de Princesse Sarah !
7. Le vendredi 6 novembre 2009, 12:04 par Ex Camille des Iles

Décidément ma rubrique prférée. Il faut que tu me dises où tu vas au supermarché, peut être que c'est le même :)


Celui-ci n'était pas mon habituel (passque pisque c'est comme ça je boycotte quand c'est possible), mais un qui se situe près de mon travail, dans le 14. Je ne pense donc pas que tu le fréquentes :)
8. Le vendredi 6 novembre 2009, 12:22 par Leto

Attention dans les fait ça tient en 3 secondes

Hier soir.
Casino. La supérette, pas le tripot.
La caisse.

Moi (qu'ai eu tout mon temps pour reluquer la plastique du garçon, arrivant donc confiant et visuellement indifférent à la bombasse) : "Bonsoir"

Le caissier : "Bonsoir" (long regard de biche appuyé des yeux noir arabisants, mordillage de lèvre subtil, mais calculé, volontaire vu et entendu)

Moi *silence* sourire jocondien, soulevé de sourcils, discret hochement de tête pour signifier que "non"

Le Caissier *reperd son regard dans le vague, la bouche retombe*

15 secondes plus tard en posant ma monnaie dans sa main

"Merci, bon courage, bonne soirée, à bientôt"

:D

(Oui bon faut bien que quelqu'un détende l'atmosphère bourdayl ! Vivement que vous repreniez le scrabble avec votre matriarche et que vous nous racontiez encore, je prie pour ça tout les an au Nouvel an, ça marche pas :D )

Oh, pauvre caissier... "reprend son regard dans le vague, la bouche retombe", ça me fait de la peine pour lui. Leto, z'êtes sans cœur !
Effectivement, les drunk-scrabbles sont loin. C'est qu'on est d'une sobriété consternante, et qu'on joue avec des vrais mots... Va falloir y remédier !!

9. Le vendredi 6 novembre 2009, 12:54 par dr@kula

Et puis le caissier c'est pas ses oignons ! De quoi je me mêle ?! 2 mots pour une situation : Quel con

Même réaction à chaud :)
10. Le vendredi 6 novembre 2009, 15:23 par Tonton5

C'est ça le problème avec les ivrognes, ils sont susceptibles. On peut plus rien leur dire.
Tonton, vin sur vin

Ah Tonton, vos commentaires me manquent ! :)
11. Le samedi 7 novembre 2009, 19:31 par boudu - rouleau

Hypermarchés, course au profit, réductions d'effectifs, caisses automatiques...
...
Ce jeune caissier ne se rend même pas compte qu'il est bien parti pour rejoindre la masse des dépossédés...
...
L'ironie du sort...

Oh, dur pour le moral, ta remarque. Un autre verre, avant d'aller ronquer pour oublier tout ça ?
12. Le dimanche 8 novembre 2009, 10:34 par Ringo

Merde me suis trompé de post :)

Message déplacé sur la bonne note :)
13. Le dimanche 8 novembre 2009, 18:58 par chris psé

et bé, on a le même âge (presque) le clodo et moi... et sans ouvrir un conflit de génération, il n'a pas tort... à la vôtre...

Santé !
14. Le lundi 9 novembre 2009, 14:28 par kinzy

Tes billets sont toujours aussi bien écrits..Quel regard lucide ! J'adore..


Merci beaicoup :)
15. Le lundi 9 novembre 2009, 15:42 par matt

Encore une preuve que la lutte des classes se fait à tous les niveaux, sans doute que ce caissier en prend plein la gueule par certains clients auquel il doit sourire connement et dire merci, du coup le premier pauvre qu'il voit sert de défouloir. Il lui refile le bâton merdeux du mépris social...

16. Le lundi 9 novembre 2009, 19:50 par kinzy

Ce pauvre alcoolisé n'a su saisir la chance quand elle s'est présentée. il aurait du se retourner et apercevoir la jolie blonde . il lui aurait sourit .la jolie blonde à coup sûr aurait été touchée Il lui aurait parlé.la jolie blonde toujours sous le charme de ce pauvre alcoolisé l'aurait sans doute invité à partager son dîner. après une petite tisane pour le calmer, il se serait mis à parler, il aurait évoquer sa vie, ses déceptions , ses tourments .. Bercée par les roulis cahotiques de la vie de ce pauvre alcoolisé, la jolie blonde aurait décidé de l'aider A deux , sur un cahier d''écolier ils auraient alignés des mots, des syllables, des anamatopés, de tout . Ils auraient eu le prix PULLIZER, ou tout autre prix, il s'en fiche, tout ce qu'il veut c'est éffacer l'affront , claquer le bec à ce petit morveux qui croit qu' il sera épargné par les petits dérapages de la vie puisqu'il était encore jeune. Mais ce jour là, il ne s'est pas retourné et n'a pas aperçu la jolie blonde , il était trop occupé à digérer l'affront .

Bises :)

17. Le mercredi 11 novembre 2009, 13:09 par Agathe, totem "mêle-toi de ton c..."

Non mais de quoi j'me mêle ? Et à la prochaine cliente qui achète du Nutella il va dire de faire attention parce que ca donne un gros cul ?
Il devrait arriver à ce type d'automatisme, ce serait amusant à observer :)
Même sentence qu'aux affreux jojo jeteurs de chaussettes : un bonne paire de claques.


La peine de mort, oui !
18. Le jeudi 12 novembre 2009, 12:05 par Boucles d'or

quel honte, ce mec... bien dit / bien vu du clochard

le savoir vivre et la politesse deviennent rares, mais la tolérance encore plus


Rhalala c'était mieux avant ma pauv' Lucette hein ! :)
19. Le samedi 14 novembre 2009, 20:04 par philippe

Cette remarque pour UNE bouteille ?
Qu'est-ce que ça serait s'il avait pris une 12-trous, comme du temps où l'on savait boire (et où le vin était moins cher).


Ha mais il faut des sous, pour plus d'une bouteille, les clodos sont plus ce qu'ils étaient ! :)
20. Le dimanche 15 novembre 2009, 21:54 par pupuce

c'est rigolo (ou pas) comme les gens qui ont un boulot où ils sont finalement très spectateurs des autres, les caissiers, les guichetiers etc, se sentent souvent investis d'une mission de conseilleur des masses populaires ignorantes (forcément) de leurs "fautes"...%%% ainsi un jour une caissière m'a conseillé de ne pas laisser mes enfants manger "ces cochonneries au chocolat" comme si le contenu de mon caddie la regardait de près ou de loin, et surtout comme si elle était arrivée à son niveau de surpoids avec un oeuf kinder elle-même...%%% un guichetier de la poste aussi m'a un jour conseillé de me méfier du stress parce que "vous avez bien le temps madame, voyons", comme si une demi heure pour récupérer un recommandé c'était normal, et comme si surtout il en savait quelque chose, du stress et du temps, lui, le fonctionnaire à horaires fixes...%%% c'est fou, hein. je crois que c'est la position de spectateur des autres qui donne ce truc bizarre... peut-être qu'on observe forcément tôt ou tard chez autrui un truc qui nous concerne nous? Moi je crois que c'est ça, et du coup je crois que le petit caissier, il est pas au clair dans ses rapports avec la bouteille, en fait.


Ca se tient ! Le cloddo a peut-être acheté une bouteille que le caissier se réservait pour plus tard ! :)
21. Le mercredi 18 novembre 2009, 07:07 par philippe

J'ai raconté ton histoire à mon père en lui disant qu'avec sa cargaison hebdomadaire d'alcools forts au supermarché, il risquait de s'attirer la même remarque.

Il m'a répondu que si un caissier (ou une caissière) lui disait ça, il lui foutait un coup de canne sur la gueule :D


C'est une méthode... peu aimable, mais une méthode...
22. Le jeudi 11 février 2010, 18:20 par lillie

Salut ! Grâce à Cali, je découvre ton blog, présenté comme celui d'une fille qui raconte ses malchances journalières. Le mien est bâti sur le même concept ! Parce que la poisse, je me la traîne à longueur de temps ... Pour avoir été caissière (mais très peu de temps hein !), y en a quelques-uns qui n'ont pas bien compris que l'habit ne fait pas le moine, et quand bien même, on ne juge pas les gens. J'aurai payé pour l'entendre répondre ! A très bientôt !