Slimer

« Je suis bouffie d’émotions. »

Elle n’est pas très jolie, cette accroche.

Il n’est pas très joli, le mot « bouffi », mais il correspond parfaitement à ce que je souhaite décrire. « Bouffi », c’est un peu trop volumineux. C’est meurtri comme suite à un coup. C’est pas foncièrement palpable, c’est une impression un peu physique qui se sent sans forcément se voir. Bouffie.

Plus joliment ?

On pourrait dire que les trop nombreuses vagues qui heurtent mon rivage érodent peu à peu mes fondations. Mais c’est hyper facile et mon état n’est pas joli-joli, non non.

Il y a une maladie, avec un nom angoissant. Il paraît qu'il ne faut pas s'inquiéter. Il y a l'attente du prochain palier, la surveillance de ses réactions, l’attente d’améliorations. Exprimer ses sentiments n’a jamais été trop son truc, parler est devenu un effort physique, alors j’essaie de faire passer l’amour que j’ai pour lui dans mes yeux et l’apposition de ma main, parfois, dans son dos ou sur son bras. Et je suis terrorisée à l’idée qu’il puisse envisager d’abandonner.

Il y a une autre maladie, avec un nom tout aussi menaçant. Il paraît qu'il ne faut pas s'inquiéter. Elle ne tient pas à entrer dans la danse des prescriptions, surveillera peut-être un peu. Au mieux doublera-t-elle les doses d'aspirine vitaminée quand la fatigue sera trop forte. Et elle ne m’en parlera pas. Elle ne partage pas le mal, elle le contient en elle pour qu’il ne nous atteigne pas, sans comprendre qu’il s’immisce malgré tout, se faufile et nourrit nos idées noires.

Je ne prononce ni n’écris les noms des maladies. J’espère soit les oublier, soit carrément les faire disparaître par le simple fait de les déposséder de leurs noms. Evidemment ce sont des stratégies vaines échappées de mon enfance, évidemment cela ne fonctionne pas, même en plissant les yeux très fort en comptant un, deux, trois.

Y'a l’appréhension d'en parler, de pas tenir le coup, de laisser s'exprimer mes craintes alors qu'ils tentent d'affronter les leurs. Je ne veux pas ajouter mon fardeau. J’ai un mal fou à alléger les choses comme je me sens si lourde de peurs.

Il y en a d’autres, au bord de la crise de nerfs, qui épuisent leurs corps déjà au bord de la rupture. Qui se maintiennent dans une illusion médicamenteuse de stabilité. Qui exigent toujours plus d’eux même sans se rendre compte que leur objectif n’est simplement pas humain, et qui se tournent vers des aides plus ou moins ésotériques. Ça dérange mon côté cartésien.

Bouffie, disais-je.

Toutes les émotions ne sont pas négatives, mais l’embouteillage est tel que je ne sais plus vraiment les gérer. Je pense malgré tout que je vais plutôt bien.

Grüninours, comme toujours, assure, sèche mes larmes, calme mes hoquets, soigne mes plaies, me rassure, me fait rire, me soutient. M’aime. Je ne serai sans doute aujourd’hui qu’une chose molle sans lui, je tire ma force de ses larges épaules et de ses bras confortables. Un point d’ancrage rassurant, présent, envers et contre tout.

Les satellites affirment leur existence également apaisante. Certains réapparaissent d’une ombre vieille de 3 ans, d’autres affirment leur présence avec des actes incroyablement touchants.

Alors, bouffie, donc. Entre la confiance et la peur, les larmes et les rires, l’arrêt et la reprise de la cigarette, l’envie d’une Guinness bien fraîche et les verres d’eau plate. Tant d’émotions si brutes, ça vous retourne une Eulalie. Et ça l’empêche de centrer ses esprits devant son éditeur de texte. Ce qui la fait pondre des textes fleuves comme celui-ci, sans réelle cohérence, sans qualité autre que celle d’être là.

Écrire tout cela reviendrait à lui reconnaître une existence, l’intégrer véritablement au réel, et je n’y suis pas prête. Ce carnet avait pour but celui de consigner les événements, majeurs ou anodins, pour s’en souvenir. Je n’ai pas envie de me souvenir de ceux-ci. Je ne veux pas qu’ils existent.

Alors je propose de décentrer tout cela et de nous tourner vers les autres. Les inconnus, ceux avec lesquels nous passons un court moment dans une file à la Poste, à la caisse d’un supermarché, dans le bus, ...

J’ouvre ainsi une nouvelle rubrique de ce journal ; les anonymes. Une description, brève ou non, d’instants de vie de parfaits –ou d'imparfaits inconnus.


Commentaires

1. Le jeudi 30 juillet 2009, 23:41 par bouillon

Liebe, c'est bien insignifiant mais intense !

2. Le vendredi 31 juillet 2009, 00:28 par ulfablabla

je n'ai pas tout compris, je pense que c'est volontaire, alors je ne vais pas te dire "je suis avec toi" ou "bon courage", qui aurait autant de sens qu'un "+1".
disons que quoi qu'il y est, tu n'es pas seule, et c'est déjà énorme. alors je te souhaite de le rester, bien accompagnée. et merci pour ce nouveau journal des anonymes

3. Le vendredi 31 juillet 2009, 02:34 par La Femme coupée en deux...

Chère Eulalie, j'ai été extrêmement touchée par ton billet... Ce que tu décris-là peut être transcrit différemment en chacun de nous... Je te souhaite de tout coeur bon courage... sympa le journal des anonymes, ce que chez moi j'appelle "les vrais gens dans la vraie vie"...

4. Le vendredi 31 juillet 2009, 11:12 par drenka

Pfiouuuuuuuu C'est dur la vie des fois.

5. Le vendredi 31 juillet 2009, 13:52 par la pélerine

j'ai peur de comprendre complètement. je croise les doigts + je ferme les yeux et je compte jusqu'à trois + je touche du bois +++ et je remercie tous ces anonymes bienfaisants qui sans le savoir nous changent les idées dans ces moments comme hors du temps. ma douce Eulalie, je t'emmène avec moi dans mes pensées, jusqu'à Saint Malo

6. Le vendredi 31 juillet 2009, 15:58 par Leto

J'ai une pensée pour vous Royale Blondeur. Vous semblez traverser une épreuve que l'on a toujours que trop connue quand on l'a connue ne serait-ce qu'une fois. Je vous embrasse fort. Si vous souhaiter prendre un verre pour penser à autre chose, voir un autre type de blonde, avec un peu de brunitude dedans, le temps d'une soirée, un de ces jours, vous savez où me contacter.

7. Le vendredi 31 juillet 2009, 19:26 par Miette

love.

8. Le samedi 1 août 2009, 05:10 par philippe

Grosses bises "avec les bras", comme tu dis si bien !

Sinon : courage !

9. Le samedi 1 août 2009, 12:36 par Olivier

Mes grands bras puissants et velus sont également tendus vers toi. Et sinon... vive Grüninours !

10. Le samedi 1 août 2009, 14:02 par Shopgirl

Voilà un moment que j'essaie de ne pas prononcer certains noms et pourtant, tout est réel. J'aimerais tant pouvoir revenir en arrière quand tout allait bien ...

Douces bises, tu n'es pas seule et c'est déjà beaucoup.

11. Le dimanche 2 août 2009, 00:32 par Archie

> « Je suis bouffie d’émotions. »
Certes, mais toujours la force de se voir de l'éxtérieur et de pratiquer l'autodérision. Bravo !

12. Le lundi 3 août 2009, 10:19 par Uaithne

Un peu de lueur douce de mon coeur vers le tien, Douce Eulalie.

Puisque toi, tu n'es plus anonyme, merci de continuer à être.

13. Le lundi 3 août 2009, 22:13 par Eulalie

Merci pour vos mots :)

14. Le samedi 15 août 2009, 02:08 par Nhan_hien

Je vous lis, plutôt silencieusement, mais devant la rareté des messages, j'avais espacé les visites. A tort :) C'est égoïste, mais je suis ravie de l'apparition de la nouvelle rubrique. C'est très joliment écrit.

Courage dans ces épreuves. Des bises.


Merci pour le courage, merci pour la gentillesse de cette trace :)