Meuh

A force de m’adosser de tout mon poids pour réfléchir et de me balancer en arrière pour prendre le dictionnaire, est arrivé ce qui le devait : les soudures qui reliaient les accoudoirs au dossier de mon fauteuil de bureau ont déclaré forfait. *Craaaac* + *Boum* + *Aïeuuh*. (Et pas *Uuuh*, c’est pas un piège à filles, c’est pas du tout un joujou extra, les filles en tombent sur le dos et se font mal à la tête et puis c’est tout)



Me voici donc avec Mam et Papou, à sillonner les magasins susceptibles de vendre des fauteuils. Forcément, il a fallu que les soudures, animées par une féroce envie de me nuire, lâchent en pleine période de soldes. C’est d’une incorrection, de ne pas savoir partir dignement, sans faire de bruit ni de vagues… bref. En piétinant derrière les gens, Papou me vante les mérites de l’art déco et du bois foncé, tandis que Mam s’extasie devant les fauteuils en cuir souple et les lignes minimalistes. Nous sommes trois, et nous avons trois goûts différents, voire parfois diamétralement opposés. (Si l’on considère, comme dans ma géométrie interne, qu’un diamètre peut avoir trois extrémités opposées)
On touche, tourne, tâte, lit les étiquettes, retourne, mesure, s’assoit pour moi en tentant d’imiter l’empreinte de mon auguste séant. Je n’ai aucun coup de cœur. Je les laisse s’extasier et jouer à rebondir sur les coussins des fauteuils (tss tss) et continue mon chemin quand, au détour d’un rayon, Elle est là, devant moi.

Assise confortable, mais ce qui me plaît le plus, moi, c’est le conflit entre la matière en vrai simili peau de vache et le style Louis XVI du cadre. Je suis encore toute souriante sur la chaise (faudrait pas qu’on me la pique, je vois pas ses sœurs), mon sac sur les genoux façon Bernadette, quand j’annonce au masque interrogatif de Papou que la perle est sous mes fesses, et qu’en plus elle est plus confortable qu’une huître. Le masque interrogatif cède la place à l’incompréhension, puis au désespoir. « Tous ces efforts pour lui expliquer ce qui est beau, ce qui est bien, ce qu’il faut, et elle déniche… ça ». Le visage du paternel déçu, désemparé, me coupe quelque peu mon enthousiasme. J’essaie de le faire sourire :

Lilli, comique en devenir - Attends, c’est une chaise de haute technologie vocale, quand on s’assoit, elle dit bonjour !

Je m’assois.

Lilli, imitant la chaise qui imite une vache - Meuuuuh.
Lilli, fière d’elle quoique pas très sûre - Tu vois ?

Papou, accablé, préfère regarder les halogènes.

Mam, arrive après ma brillante imitation - Qu’est ce qu’il y a ?
Papou, sans descotcher des halogènes - Ta fille a trouvé une chaise.
Mam, chef de groupe rappelle l’objectif - Mais on cherche un fauteuil !
Papou, sans descotcher des halogènes - Oui, mais elle a trouvé une chaise.
Mam, chef de groupe autoritaire - Non, une chaise, c’est pas possible. On cherche un fau-teuil. Avec des ac-cou-doirs. Parce que je t’ai observée, tu te servais des accoudoirs.
Lillie, logique mathématique - Je me servais des accoudoirs parce qu’il y en avait. Mais s’il n’y en a pas, je ne m’en servirai pas. (ahaha, quel esprit logique !)
Mam, on change pas les plans - Non Lilli. Si tu as analysé qu’il te fallait des accoudoirs, c’est parce que ça t’est utile. Là, tu parles sous l’emprise du coup de cœur.
Lillie, mode argumentation - Il faut quand même voir que depuis que nous avons commencé les recherches, cette chaise est la seule susceptible à s’intégrer harmonieusement dans ma chambre.
Mam, mode argumentation itou - Bon, elle coûte combien ?
Lillie, peur d’annoncer le prix - 185 euros.
Papou, sans descotcher des halogènes - 1.200 balles pour une chaise qui fait même pas meuh
Mam, tranchante comme un couperet - Lilli, c’est EXTRAORDINAIREMENT cher.
Papou, suivant la voix de la raison - Oui. TERRIBLEMENT, EXCESSIVEMENT cher.
Lillie, sans expérience d’achat de chaise - Ah bon ? Vraiment ?
Mam, coup fatal - Oui ma chérie. Vraiment. C’est du VOL. Viens ma puce, lâche cette chaise, cette chaise n’est pas ton amie, on va continuer à chercher.

Nous avons donc continué nos investigations, mais rien ne me plaisait. Le doux souvenir de cette céleste et bucolique chaise me brouillait la vue. Les fauteuils, annonçant leurs atouts, criant leurs prix, agitant leurs accoudoirs en cuir racolaient vulgairement et sans pudeur.

Qu’es-tu devenue, Ô, Chaise - qui - n’était - même - pas - chère - parce - que - sur - le - site - des - vendeurs - par - correspondance - Roubaisiens - le - même - style - de - chaise - est - vendu - 279 - euros ? Pendant que tu te pèles l’assise dans un entrepôt mal chauffé ou, pire, dans une maison pleine d’enfants, je me pète le dos et la tête à vouloir m’adosser à mon fauteuil mort. *Boum* *Aïeuuu* Et dans mes *aïeuuu*, j’entends tes *meuh*. Et je pense à toi.

Meuh.

Commentaires

1. Le vendredi 5 mai 2006, 23:09 par Mimi

Je suis triste. Pour la chaise. Et pour toi. (Et pour la simili vache aussi.)

2. Le samedi 1 juillet 2006, 01:13 par philippe

Si, si, ta géométrie, bien que très personnelle, est tout à fait compréhensible : tu cherches à nous expliquer que, sur le plan des goûts confondu au cercle familial, tes parents et toi forment un triangle équilatéral inscrit dans ledit cercle.

Et à propos de goûts, on dirait que ta chambre est meublée comme chez Laurel :)