Anonymes

Une description, brève ou non, d’instants de vie de parfaits –ou d'imparfaits inconnus. 

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jeudi 5 février 2015

Anonymes, 11

Il est entré dans la pièce comme s’il possédait l’immeuble.

Il porte un pantalon fluide, une chemise claire, un pull bleu marine de bonne facture au col rond. Il a un regard durci par de larges cernes et ses fins cheveux bruns commencent à se désintéresser de ses tempes et du haut de son crâne.

Il s’assied. L’atelier commence.

Son téléphone dernier cri, posé devant lui, bien en vue sur la table dénuée par ailleurs de bloc, cahier ou autre stylo, vibre de toutes ses forces. Il prend un air absorbé lorsqu’il répond à ses messages.

Il coupe beaucoup la parole en prenant un air éclairé –mais il ne fait en vérité que reformuler ce qui vient d’être dit ou sous-entendu. Il distrait ses voisins en partageant ses opinions, sans prendre la peine d’écouter le retour d’expériences de l’intervenant ou des autres participants.

Quand il n’a rien à dire, il s’agite sur sa chaise, s’adosse en étirant ses membres, écarte les jambes, relève ses bras et croise ses doigts derrière sa tête. Il baille bruyamment, ostensiblement, sans nous épargner la vue de ses amygdales.

À 12h30, alors que l’intervenant principal était au milieu d’une phrase, il s’est rué sur la porte.
Il avait un « déj’ », vous voyez.

lundi 26 janvier 2015

Anonymes, 10

C’est un homme de taille moyenne. Habillé d’un pantalon droit, d’une chemise et d’un gilet à fermeture éclair, il a le dos un peu voûté et le cou légèrement rentré dans les épaules. Ses petites lunettes rondes ne cachent pas les extrémités tombantes de ses yeux tristes. Les commissures de ses lèvres tirent vers le bas. Il prend difficilement la parole, soupire, bute sur les mots, regarde ses doigts, change le propos de sa phrase en plein milieu, reprend du début au bout d’une longue pause, l’air las. Il entame les longs mots avec conviction mais baisse ensuite le volume jusqu’à rendre inaudibles leurs dernières syllabes.

Le vocabulaire utilisé et les idées énoncées dénotent cependant toujours d’une grande culture et d’une grande intelligence.

L’un des intervenants lui demande ce qu’il voudrait faire s’il n’y avait plus aucune barrière, plus aucune urgence, plus aucun souci financier. Il murmure :

« - Moi, je voudrais avoir du charisme.

Il insiste sur « charisme ». Il reprend plus fort.

- Je voudrais avoir de l’assurance. J’ai l’impression que les gens charismatiques sont heureux. Et je voudrais être heureux.

Il enchaîne, fragile.

- Ma vie, elle est bien morne. Comme moi. »

Ébranlée par cette réponse inattendue, l’assistance détourne le regard en silence. C’est compliqué de répondre quelque chose à ça. Ce n’était pas le lieu. Ce n’était pas le moment. Et puis la consigne n’était pas respectée.

J’ai rendu un sourire désolé à son sourire usé.

La session s’est terminée.

J’aurais aimé lui dire qu’on lutte tous contre nos faiblesses, que le charisme n’est pas plus synonyme de bonheur que la minceur ou la richesse, j’aurais aimé le prendre dans mes bras et lui promettre que tout irait bien…

Mais il était déjà parti.

mercredi 28 août 2013

Anonymes, 9

Adossé au mur de la boulangerie, il regarde les voitures se garer. Ses yeux clairs contrastent avec sa peau très bronzée. Ses cheveux sont savamment gominés en arrière, les oreilles fraîchement dégagées. Il porte un débardeur foncé, dévoilant les tatouages un peu passés de ses bras musclés et secs.

Il se redresse, crache par terre et jette un coup d’œil circulaire au parking, s’arrêtant quelques secondes sur ma voiture. Il se met en mouvement, le cou légèrement rentré, les épaules en avant. Il a la démarche caractéristique des terreurs aux jambes arquées.

Arrivé au niveau de la porte passager, il me tourne le dos, fouille dans ses poches et introduit une clé dans la serrure de la petite voiture électrique sans permis garée à côté de la mienne. Il démarre tout doucement et quitte tranquillement le parking en mettant son clignotant.

mercredi 9 février 2011

Anonymes, 8

Elle est haute comme trois pommes. On voit encore les plis marqués par les fins bigoudis qui ont contraint sa chevelure aux reflets lilas à former de mousseuses boucles serrées. Ses grosses lunettes à verres épais lui mangent le visage. Elle porte un long pardessus noir dont s'échappent une paire de cannes de serin maintenues dans des bas opaques de couleur chair. Elle semble très concentrée sur ses petits pas.

Attendrie, je me retourne sur son passage.
Et déchiffre dans son dos l'inscription brodée sur son manteau : "Street Cred".

Sûr qu'elle a roulé sa bosse, dans le tier-quar, la daronne, t'as vu.


jeudi 5 novembre 2009

Anonymes, 7

Il est juste devant moi à la caisse de ce petit supermarché. Le temps a sévèrement marqué son visage. Je lui donne une bonne cinquantaine d'années. Ses rides et les crevasses de ses mains sont remplies de poussière noirâtre. Il sent fort l’alcool, la transpiration et l’aération du métro parisien. Ses habits élimés sont trop grands pour son corps vouté.

Il compte avec application sa monnaie, puis, arrivé son tour, donne sa bouteille de vin au caissier. Poli, il le regarde et lui dit

« Bonjour Monsieur ».

Le caissier, jeune homme aux joues encore enfantines, le toise sans un mot et crache le prix.

Le clochard lui donne l’argent et le remercie quand il lui rend la monnaie. Il va pour partir lorsque le caissier, méprisant, lui lance :

« Et vous devriez arrêter de boire. C’est mauvais pour la santé. »

Le clochard se retourne, le regarde et lui demande doucement :

« Dis moi, mon garçon, tu as quel âge ? »

Le caissier réplique dans un souffle :

« 19 ans, et je vois pas le rapport ».

Le clochard serre les dents.

« J’ai 20 ans de plus que toi. On verra ce que la vie aura fait de toi, dans 20 ans. Je te souhaite pas de descendre aussi bas. Mais on verra ce que sera devenue ta belle morale, une fois que tu auras vécu un peu, une fois que tu te seras pris des coups, une fois que tu te seras frotté aux connards, dans 20 ans. »

Au moment de passer la porte, il ajoute « Et j’emmerde la police ! » et franchit le seuil en se marrant.

samedi 10 octobre 2009

Anonymes, 6

Il a le regard des petites frappes dans son genre. Du défi, un fond d'agressivité et pas la moindre lueur d'intelligence. Rien de brillant chez lui. Ses accessoires tape-à-l'œil, boucle d'oreille en zirco de la taille de son lobe, grosses chaînes de bagnard dorées, boucle de ceinture démesurée en forme de dollar incrustée de perles dorées et de brillants, semblent prouver qu'il s'en doute et qu'il cherche à rattraper la nullité de son être en aveuglant ses congénères. Et si cette technique ne fonctionne pas, il a un plan B ; on devine aux reliefs de son t shirt des muscles saillants, permettant probablement de faire voir les 36 chandelles réglementaires à qui ne se soumettrait pas.

Il parle fort et guette les réactions. Il toise les gens présents dans le wagon. Il provoque les hommes qui préfèrent retourner se faire absorber par leurs journaux. Il fixe les demoiselles à mèches avec un air dangereux. Lorsqu'elles baissent les yeux, sur son visage se dessine un petit rictus mauvais.

Il cherche la domination et l'affrontement.

Il trouve une cible proche de lui ; même habillé en wanna-be "caille-ra", ce petit jeune là reste trop minet et délicat pour être crédible. Ce sera sa victime.

Il s'approche de lui et place ses mains sur ses hanches et les poches arrières de son jean. Le minet, étonné de sentir deux mains sur ses fesses, prend ombrage et lui lance : "Me touche pas, sale pédé !"

Bingo.

Le vaurien démarre au quart de tour et joue de sa taille pour reprendre le dessus.

"J'suis pas un pédé, tu m'entends, pauvre merde ?!! De nous deux, la fiotte, c'est toi, fillette !" gronde-t-il en poussant violemment ses épaules.

Le minet tombe sur moi. Je suis déstabilisée et me cogne la tête contre l'une des rampes verticales en métal qui sont proches de la porte. Je ne pense qu'à retenir des deux mains mon sac dans lequel se trouve le netbook et le casque de mon amoureux et me tords la cheville. Les gens sont tellement occupés à ne surtout pas être dans ce métro que personne ne fait attention à ma chute.

La scène est violente. Le minet reprend son équilibre et essaie de sortir du conflit en adoptant une attitude de dominé ; il baisse les yeux et la tête, rentre son cou dans ses épaules, se voute légèrement et fixe le sol. Un instinct animal.

"Et tu me regardes, petite merde, si je te parle ! Hein, petite merde ?!! Tu me regardes, petit merdeux !!"

Les gens finissent par réagir. Un homme d'une quarantaine d'année s'interpose, pose sa main sur le torse de la petite frappe et lui demande de se calmer d'une voix douce et ferme. Amusé, il continue malgré tout à rugir.

Une petite dame prend la parole.

"- On va pas se laisser emmerder par des cons dans votre genre ! Merde, on est plus nombreux que vous ! Alors vous la fermez et vous arrêtez de faire chier le monde !!
- Calme toi mamie, je suis en train d'apprendre le respect à ce petit pédé, là !
- Je suis pas une mamie ! Et tu n'as de leçon de respect à donner à personne, c'est toi, la petite merde ! "

Je me dis qu'il y a des gens sacrément courageux quand je peine à ravaler mes larmes.

L'accompagnant de la petite dame lui demande de se taire.
Le vaurien se délecte de la situation. Son autorité n'étant plus contestée, il recommence à insulter le minet. Il le pousse à nouveau et essaie de le prendre au col.
Un nouvel homme s'interpose, pousse le minet derrière lui et fait face à la petite frappe.

Charles de Gaule Étoile. Je tremble de peur. La brutalité et les cris me tétanisent. Dans la confusion des gens qui tentent de sortir et de ceux qui s'entêtent à vouloir rentrer, le vaurien se faufile et frappe son bouc émissaire au visage. Un coup sourd, donné sans hésiter et pour le plaisir de frapper. Je suis entrainée vers la sortie par les gens qui descendent. Je me laisse porter par le mouvement. Incapable de réagir, j'entends :

"Ahaha et il pleure en plus le petit pédé ! Viens, viens, on sort, on va s'expliquer, petit pédé !"

Les portes se referment.

Je reste tremblante sur le quai.
Ma cheville lance.
Ma tête brûle.
Je remonte dans le métro suivant.

Je mettrai une heure à retrouver le contrôle de mes mains.
Combien de temps faudra-t-il pour accepter ma lâcheté ?


Ajout du 11/10/2009 : compte tenu des réactions (touchantes) à ce texte, je tiens à préciser que je ne suis pas blessée ; une petite bosse et une cheville tordue, vraiment rien en comparaison de l'agressé et de ce que je suis capable de me faire toute seule. J'ai eu beaucoup plus peur que mal.


dimanche 23 août 2009

Anonymes, 5

Il court vers elle en criant son prénom. Il tient à la main un gros bouquet de roses rouges et jaunes étouffées par un épais feuillage vert. Le voyant, elle tourne les talons et hâte le pas.

Il arrive à sa hauteur, prononce quelques mots. Elle prend le bouquet sans un sourire et recule à mesure qu’il avance vers elle. Il essaie de lui saisir le poignet. Quelques mots sont échangés.

Il écarte les bras en croix.

C’est ce moment qu’elle choisit pour le frapper avec le bouquet. Elle le saisit à deux mains et tape d’abord la tête, comme deux gifles, puis le torse, jusqu’à ce que les tiges cassent. Elle jette ce qu’il reste dans le caniveau, le menace de l’index et reprend son chemin.

Il la regarde partir, interdit, les pieds dans les pétales des fleurs qui furent son bouquet.


dimanche 16 août 2009

Anonymes, 4

Il est entré dans le bus comme il serait rentré dans une navette spatiale ; avec empressement et impatience. Elle lui emboite le pas. Il doit avoir environ 5 ans. Il a des traits communs avec cette jeune femme qu’il appelle par son prénom.

Une fois assis, il semble absorbé par le paysage qui défile et balance ses pieds dans le vide.

A l’arrêt suivant, une autre femme et un autre enfant arrivent.
« On se met là, Maman ? »

La jeune femme regarde l’enfant qui vient d’arriver et dit :
« Hey ! C’est Léo ! Bonjour Léo ! Comment vas-tu ? »

Léo, timide, regarde ses chaussures et murmure :
« Bonjourmadamejevaisbienmerci ».

La maman de Léo hoche la tête en guise de salut, regarde le premier enfant et lui demande doucement :

« Et toi, comment t’appelles-tu ? »

L’enfant la regarde, et mi amusé, mi gêné, dit :

« Moi, je suis … Albator ! »


jeudi 6 août 2009

Anonymes, 3

Ils sont assis sur ce banc tous les soirs. Ils ont des discussions animées sur les livres, la vie et les femmes, se chicanent parfois, rient beaucoup. Le troisième compère, vieux coupe-vent bleu sale et cheveux longs, part nonchalamment, se retourne et lance aux autres :

« Lui dites pas que vous m’avez vu, à chaque fois ça cause des soucis, j’veux pas qu’y’ait du souci entre nous, c’est une chouette dame, ma Coco. »

Les deux autres acquiescent gravement.

Je passe à leur hauteur. Le plus vieux, cheveux gris et bedaine à l’air, m’appelle et me demande :

« Hey Princesse, t’as une pièce pour des vieux bonimenteurs dans not’ genre ? »

Je ralentis, lui adresse un léger sourire et hoche la tête de gauche à droite.

« C’est pas grave, Princesse, on s’enivrera de ton sourire, à la place. »

C’est dit avec la voix rocailleuse d’un type qui a trop fumé, trop crié, trop bu, trop vécu peut-être, mais surtout avec gentillesse et douceur.

« Hey, Princesse ! T’as de très jolis yeux ! Des vrais yeux de Princesse ! »

Je réajuste mes lunettes noires sur mon nez, souris intérieurement et décide, pour une fois, de ralentir le pas.


mardi 4 août 2009

Anonymes, 2

Il est rentré en premier dans le bus. Casquette, T shirt clair avec une tâche noir sur l’épaule gauche, jean et vans. Elle le suit de près, avec une démarche légèrement chancelante. Elle a de grands et maigres membres, une longue crinière blonde décolorée, un débardeur à dos nageur noir trop grand, un mini short en jean bleu clair au bas reboulé.

Il s’arrête juste devant moi et me tourne le dos, s’accroche à la barre centrale. Elle le rejoint, passe son bras droit autour de sa taille et niche son visage dans le creux de l’épaule gauche de son compagnon.

Ils ne parlent pas.

De temps en temps, elle lève légèrement son menton pour le regarder, l’embrasse dans le cou –elle ne peut pas atteindre ses lèvres et cache de nouveau son visage.

Il ne la regarde pas. Il fixe un point immobile au dessus de la porte.

Elle passe son second bras autour de sa taille et serre plus fort. Il l'observe, puis la force à relever la tête avec sa main gauche.

Son maquillage a coulé dans ses larmes. Il place ses deux pouces aux coins internes de ses yeux et exerce une pression vers l’extérieur de son visage, séchant ses joues et étalant son mascara.

Puis il relève la tête, retrouve son point à fixer, tandis qu’elle enfoui son visage dans le creux de l’épaule gauche de son compagnon.

Je descends du bus et mettrai plusieurs minutes à sortir de leur bulle.


jeudi 30 juillet 2009

Anonymes, 1

Il porte son casque de scooter en protège coude. Il est plutôt grand, brun, jean un peu usé, veste légère. Surtout, il s’impatiente.

Il dit « Allez ! Allez ! Viens ! On va pas passer la soirée là ! »

La curiosité me titille et je me retourne pour voir la personne à laquelle s’adressent ces mots. Je m’attends à une grande brune à mèche, filiforme, vêtue d’un jean slim et d’une chemise tartan cintrée. Et je me retourne sur… Un vieux labrador gras au regard fatigué qui, si on en juge par le fait qu’il vient de s’asseoir doucement sur le trottoir, n’a pas les mêmes projets que son bipède pour la soirée.

L’homme coiffe son casque, s’assoit, démarre son scooter et lève le ton.

« Allez, je te dis ! Viens ! Dépêche-toi vieille chose ! »

Le chien ne se sent de toute évidence pas concerné par ce terme.

« Allez ! Hop ! Zou ! Debout ! On y va ! »

Le Grü, scandalisé, souffle à mon attention « Il ne compte tout de même pas faire courir ce vieux clebs derrière lui en scooter ?! »

Le chien finit par se lever, nous le jurerions, dans un soupir.
Nous le regardons, médusés, commencer à marcher lentement. Les félicitations de l’homme ne le motivent pas à trottiner. Arrivé à sa hauteur, il s’arrête et, mollement, place ses deux pattes avant sur le repose-pied du scooter. Il fait une pause dans cette position, regarde dans notre direction, hésite, puis fait suivre son train arrière.

L’homme lui caresse la tête, l’entoure de ses jambes et démarre.