Honorables Lecteurs,
Oui, amis de la gent masculine qui posez vos yeux par ici, c’est particulièrement à vous que je m’adresse.
N’en prenez point ombrages belles Dames. Si vous daignez poursuivre cette lecture, vous conviendrez aisément de la légitimité de ce préambule.
De nos aïeux, nous avons reçu bien des dons, la brosse à dents à poils rigides, le cirage lustrant, les chemises hawaïennes et un avertissement pétri de sagesse qui s’énonce en ces termes « Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler. »
Si le maniement de la brosse à dents à poils rigides n’a plus de secret pour moi, si mes chaussures sont tellement brillantes que l’on peut suivre mes pas dans la nuit à cent mètres de distance, si je porte la chemise hawaïenne avec une aisance telle qu’il n’est pas rare que l’on me surnomme le Thomas Magnum des beaux quartiers, il s’avère que ma pondération linguale est des plus défaillantes.
Laissez moi donc vous compter pourquoi.
Le coup de pied de l’âne
Une pièce en deux actes de Monsieur Muche, honorable sociétaire de la Comédie Lalalienne.
Acte 1, Scène 1
Sur la scène une table blanche. De part et d’autre de celle-ci, sont assis une ravissante jeune femme blonde, Damoiselle Glibe, et une vieux barbon bedonnant, Monsieur Gru.
Damoiselle Glibe présente à Monsieur Gru une feuille où sont esquissés quelques dessins. Il émet son avis :
Monsieur Gru, badin
L’art est plaisant ma chère mais veuillez me permettre
Sur vos dessins ci faits quelques remarques d’émettre.
Vous vous croquâtes grande et la taille serrée
Mais vous n’êtes vraiment si svelte, si élancée.
Damoiselle Glibe, en courroux
Entendez-vous par là, vous qui pesez trois hommes
Qu’en plus de l’embonpoint, j’ai la taille d’un gnome.
Jamais de votre bouche n’aurais-je cru ici-bas
Que sorte à mon endroit le terme de Boudina.
Monsieur Gru, consterné et en aparté
Diantre, aurais-je gaffé ? Tâchons de nous rattraper.
Monsieur Muche, tâchant de se rattraper
Ne vous méprenez pas sur le sens des paroles
Qui sortirent de moi comme le lait d’une casserole
Oubliée sur le feu pendant trop de secondes
Et qui en débordant la gazinière inonde.
Ce que j’ai voulu dire par ces mots mal choisis
C’est qu’à mes yeux sans doute vous êtes la plus jolie
Mais qu’à la vérité même si vous êtes un ange
Vous n’avez pas la taille d’Inès de la Fressange.
Damoiselle Glibe, main droite au front et main gauche sur le cœur
De vous je ne veux plus aucune explication
Qui acheminent les maux vers les complications
Quoique vous puissiez dire il y a toujours un os
C’est que vous me traitâtes de petite et de grosse.
Vous perdez ma confiance et ce pour quelques lustres
Car je vous considère, Monsieur comme un vieux rustre.
Damoiselle Glibe, serrant les poings et sur un ton vengeur
Et ça vous allez me le payer.
Rideau
Fin de l’acte, fin de la scène
Acte 2, Scène 1
Sur la scène sont éparpillés des débris de stylo, les vêtements de Monsieur Gru sont en lambeaux et son visage arbore quelques ecchymoses. Il contemple piteusement un écran d’ordinateur portable tandis que Damoiselle Glibe lime ses ongles d’un air satisfait.
Damoiselle Glibe, sentencieuse
Que lisez vous mon brave en cette heure tardive
Quelques potins médiocres sur quelques grandes endives
Celles dont vous raffolez du physique longiligne
Et qui dans les journaux occupent trop de lignes ?
Monsieur Gru, distrait
Non point ma douce, car je prends connaissance
Du match que Marseille gagna avec aisance
Contre une bien trop pâle équipe monégasque
Qui possède de bons joueurs mais au talent fantasque.
Damoiselle Glibe, moqueuse
Vous suivez donc encore l’épopée phocéenne ?
Celle qu’hier encore vous abreuviez de haine
Avec de vilains mot qui, si j’ai bonne mémoire
Rimaient plus avec veaux qu’avec vaillants cougars.
Monsieur Gru, ripostant sottement
Vous gaussez facilement l’équipe de mon cœur
Mais sauriez-vous comme eux courir avec ardeur
Durant une heure et demie, sans broncher sans pâlir
Vous qui êtes sportive autant qu’une poêle à frire.
Et vous qui l’autre jour causiez d’abdominaux
En avez-vous fait un sans vous rompre le dos ?
Damoiselle Glibe, la moutarde au nez
Vos remarques ce soir sont d’allures cuisinières
Et le ciel m’est témoin qu’elles sont plutôt grossières
Bientôt sera le moment où votre vilaine bouche
Sortira des injures comme servies à la louche
Où vous me décrirez comme une molle limace
Impropre au moindre effort telle une poule bien grasse
Sachez faquin immonde que fut un temps récent
Où sur des parquets de danse je suais eau et sang
Et si depuis ce temps mes vêtements sont plus amples
C’est parce que c’est de vous que j’ai suivi l’exemple.
Sauf pour la vilenie où point n’avez de maître
Pour cela je vous prie d’aller donc vous faire …
Rideau en catastrophe
Fin de la scène, fin du deuxième acte, fin de la pièce
Voilà mes amis, j’espère que cette bien triste aventure aura su vous montrer à quel point il est bon de choisir ses mots avec soin quand vous parlez à votre dulcinée.
Surtout quand vous parlez silhouette, surtout après les « poches » de sinistres mémoires et surtout, surtout quand l’aimée est rudement jolie.
A moins que l’aventure en votre esprit n’habite
Gardez votre langage loin des erreurs susdites
Car même la moquette la plus épaisse qui soit
Ne remplacera jamais le moelleux d’un matelas.